SUR LE BORD

1993, poésie-clip, 5 min

Mise en images du poème SUR LE BORD DU LAC RAMSEY de Robert Dickson.

SUR LE BORD DU SOUVENIR

Le 19 mars 2007, Robert Dickson, poète, traducteur, lauréat du Prix du Gouverneur général du Canada et, autrement, grand vizir de la littérature franco-ontarienne nous a quitté beaucoup trop vite et bien malgré lui.

 

Toronto, été 1985.  Je descends au sous-sol, où j’ai installé un petit studio d’enregistrement – un magnétophone quatre pistes, une console de mixage, quelques synthétiseurs et instruments de percussion – on est encore loin de la révolution numérique.  Il est tôt et mon collaborateur, le poète sudburois Robert Dickson, n’est pas encore debout.  Il a vadrouillé toute la nuit et je l’ai entendu rentrer à l’aube.

 

La maison d’édition Prise de parole nous a demandé de produire une cassette de poésie/musique à partir des textes de Robert.  Je suis responsable de réaliser une face du projet, la seconde sera enregistrée dans quelques semaines, à Sudbury.  Je récidiverai avec le poète et musicien Patrice Desbiens.  Les deux cassettes paraîtront à l’automne dans la série La cuisine de la poésie présente...

 

Je fouille parmi les nombreuses bobines que j’ai produites au cours des dernières années à la recherche d’une musique qui pourrait servir de paysage sonore pour un texte que j’affectionne  particulièrement : Sur le bord du Lac Ramsay.  J’ai quelque chose en tête mais mon système de classement laisse manifestement à désirer car j’ai déjà écouté plusieurs bobines sans trouver.  J’en installe une autre et mets le magnétophone en marche.  J’entends une trame que je reconnais mais dont j’avais tout à fait oublié l’existence.  C’est un note grave continue accompagnée par une mélodie éparse d’où se dégage une grande fragilité.  Je suis stupéfait, autant par cette musique que par l’oubli dont elle ressuscite.

 

Quelques heures plus tard, Robert descend.  Il est magané, très magané même.  Il se déplace au ralenti, tousse pour tenter d’extirper sa voix rauque  de sa poitrine.  Pour tout dire, ce n’est pas très convainquant.  Il s’excuse de sa délinquance.  Je réponds que ce n’est rien, mais je doute franchement qu’il soit en mesure de travailler avant un bout.  Je lui parle tout de même de la bande.  À ma surprise, il s’installe au micro, met le casque, sort le texte en question de la pile de poèmes choisis et dit qu’il me fait confiance.  Après un sommaire réglage de niveau, je lance le magnétophone, pas plus convaincu tant sa voix est éteinte.

 

Il laisse la musique s’installer et, sans me regarder, courbé en avant sur le bout de sa chaise, quasiment recroquevillé sur la page, il commence à lire. 

 

Dès les premières phrases, un frisson me traverse.  Je sais qu’il le sent aussi.  Le poème et la musique s’épousent comme deux corps amoureux après une longue absence.   Très vite, des larmes commencent à couler sur ses joues.  Je crains que sa vue ne s’embrouille et qu’il ne puisse aller jusqu’au bout.  On est dans un moment rare, unique, impossible à reproduire.  S’il faut recommencer ça ne sera plus pareil.

 

Il avance tranquillement dans le paysage sonore, le découvre comme s’il foulait à nouveau les berges du lac Ramsay, mot à mot, pas à pas.  L’émotion de la promenade initiale (initiatique ?)  revient en vrac, toute aussi vive, accompagnée d’une tristesse indicible devant l’action inexorable du temps qui l’a usée et réduite à l’état de souvenir.  C’est une peine presque trop grande à contenir. Il est sur le bord des sanglots.  Mais alors qu’en cette sombre journée de novembre la mousse trop verte avait cédé sous ses pas, sa voix, elle, ne dérape pas. 

Quand il arrive à la fin du texte, comme sous la direction d’un chef d’orchestre spectral, la musique marque la détresse en laissant entendre quelques notes plaintives, écorchées, puis elle  s’estompe naturellement.  Nous nous regardons sidérés.

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